Si le Théâtre Alsacien Strasbourg existe en tant que tel depuis 115 ans, ses origines sont fort anciennes. Bien avant la guerre de Trente ans, on assiste en Alsace à un mouvement d'expression dialectale, surtout dramatique, ce furent les mystères religieux représentés sur les places publiques et devant les églises.Les sujets de ces mystères étaient la Passion, le Crucifiement, la Résurrection et la Nativité du Christ. On peut imaginer que ces représentations devaient ressembler à celles d'Oberammergau. On peut citer les jeux de la Passion de Haguenau, les Haguenauer Crützgänge und Passionspiele qui durèrent jusqu'au 16ème siècle. On constate que ces jeux réapparurent au début du 20 ème siècle ( Sélestat, Masevaux Koenigshoffen, Robertsau et dans de nombreux villages d'Alsace sous l'impulsion des « Bangele » paroissiaux.
   

Les autres représentations théâtrales peuvent être divisées en plusieurs genres : les théâtres en plein air aux sujets profanes, les ambulants, les sujets à tendance moralisatrice ou carnavalesque. Georges Wikram marqua la première moitié du 16 ème siècle avec des pièces à succès ( die Zehen Alter der Welt 1531). Suite à l'instruction due à l'invention de l'imprimerie, le théâtre de plein air perd son caractère spontané et populaire. Il est repris par des prêtres et des clercs. La Réforme pénètre en Alsace et les tréteaux deviennent de véritables tribunes.

La littérature alsacienne connaît à cette époque son âge d'or et réserve à la langue du peuple ses plus beaux écrits. Les sermons de Geiler de Kaysersberg, les oeuvres de Sébastien Brant, de Thomas Murner sont des textes aux sources inépuisables pour les dialectophones.

   

La guerre de Trente ans, ruinant et dépeuplant le pays, mit fin à ce théâtre autochtone. L'Alsace était devenue un désert littéraire. Il faudra attendre la fin du XVIIIème siècle pour voir renaître des vieux « Schriftdialekte » supplantés au XVIème siècle par la langue de Luther.

On considère le « Pfingstmontag » de Johan Daniel Georg Arnold comme la première comédie en dialecte strasbourgeois. Elle fut publiée en 1816 et fait suite aux « Fraubasengespräche », pièces de vers en dialecte, publiées sur des feuilles volantes. Elles mettaient en scène des femmes du peuple bavardant sur des sujets divers. En se basant sur ces conversations critiques, voire ironiques, Arnold en fit tout naturellement une pièce de théâtre. Apprécié par Goethe, cette pièce eut un retentissement considérable, à tel point qu'elle fut rééditée 11 fois.

   
Arnold y ressuscite le Strasbourg de son enfance avec ses magistrats sa mentalité bourgeoise sans que rien fasse ressentir l'imminent bouleversement qui mettra fin à la royauté. On y découvre des caractères entiers, des tempéraments simples que l'on retrouvera plus tard dans les pièces de la fin du siècle et dans le répertoire en générale. C'est en 1835, six ans après la mort d'Arnold, que la pièce fut présentée dans un salon par des membres de la bourgeoisie strasbourgeoise. Le 19ème siècle connut dès lors un renouveau du théâtre populaire en abandonnant la forme versifiée et en devenant le plus souvent une comédie musicale ou « Singspiel ».
   
L'exemple le plus significatif étant celui de Ehrenfried Stöber, « Daniel oder der Strassburger auf der Probe » qui permet à l'auteur de célébrer l'Alsace, ses vins sa cuisine, ses paysages, ses habitants. On y retrouve une chanson à boire qui deviendra un des chants les plus populaires d'Alsace : « 's Elsass unser Ländel, diss isch meineidi schoen » , « Que notre Alsace est belle. ». On notera que le parler strasbourgeois empruntera des expressions allemandes et françaises. Ehrenfried l'explique par ces termes : « Nous sourions de l'étranger qui sourit de nous à ce sujet ». Le thème essentiel du théâtre populaire est celui du mariage contrarié, la morale étant toujours sauve.
   
Les relations maîtres- domestiques ont fourni ample matière aux auteurs, la servante ayant toujours le beau rôle. Les grands thèmes religieux, économiques, politiques et sociaux n'occupent par contre qu'une place réduite dans ces pièces. De ce fait, les personnages du théâtre populaire sont souvent fort traditionnels. Le thème du prétendant d'Outre-Rhin revient souvent dans l'ensemble des oeuvres écrites tout au long du 19ème siècle. Ce n'est pas que les Strasbourgeois ne fassent jamais preuve de xénophobie, mais celle-ci s'exerce à l'encontre de tous ceux qui ne sont pas de leur cité. Le théâtre alsacien était et reste un théâtre populaire. Or, ce terme prête en effet à équivoque. Bien que les auteurs éprouvaient un réel attachement à la langue et aux moeurs populaires, ils n'en appartenaient pas moins pour la plupart à la bourgeoisie, en particulier protestante.Il ne s'agit d'ailleurs nullement d'écrivains de métier. Ce fut essentiellement un théâtre du quotidien, d'où l'emploi du dialecte, la langue des relations journalières. A partir de 1890, se formèrent un ensemble de théâtres amateurs ( la Vogesia, l'Argentina et la Theatralia) qui donnèrent des représentations en allemand et parfois en français. Malheureusement les prononciations dans ces deux langues laissaient à désirer. C'est sous l'impulsion de Julius Greber et d'Eugène Criqui que fut créé le Stassburger Theaterclub essentiellement dialectal en recrutant les meilleurs comédiens de ces troupes, mais de sérieuses tensions mirent fin à ce premier regroupement.
   

Ce n'était que partie remise, en effet, un nouveau théâtre de 1600 places se construisait quai Kellermann, le Théâtre de l'Union. Julius Greber fit appel à Gustave Stoskopf dans le but de former une organisation nouvelle en insistant sur l'utilité d'une bonne discipline en instaurant un règlement intérieur et en rédigeant des statuts : 's Elsaessische Theater Strassburg fut officiellemnt reconnu le 30 Mars 1898. Avec l'aide d'Alexandre Hessler, ancien directeur du théâtre municipal, 3400 marks furent réunis à partir de dons, mais aussi de souscriptions de futurs abonnements.

   
A sa tête on forma un comité directeur, et un comité , la troupe se composait de 32 acteurs et Julius Greber en fut le premier président. Restait le problème des pièces de théâtre qui se limitaient à un acte généralement. Gustave Stoskopf proposa d'écrire « D'r Herr Maire », sujet qu'il caressait depuis un certain temps et Charles Hauss une adaptation de l'Ami Fritz. La représentation inaugurale de l'Ami Fritz , le 2 Octobre 1898 eut un succès retentissant mais sans commune mesure avec le Herr Maire où ,pour l'anecdote, l'auteur reçu après chaque fin d'acte des couronnes de lauriers. On prétendait qu'à Strasbourg, nous avions deux maires, celui de Stoskopf et le véritable.
   
Cette première période allant jusqu'en 1914 fut féconde en créations, portée par les pièces politico-culturelles comme « E Demonstration », « De Hoflieferant » de Gustave Stoskopf bien qu'il s'en défende, mais aussi par « d'Pariser Reis » et « In's Ropfers Apothek » et par d'autres auteurs comme Julius Greber (Lucie), Ferdinand Bastian « der Hans im Schnogeloch ». La position du comité du Théâtre Alsacien de Strasbourg resta assez ambiguë par rapport aux autorités allemandes, tantôt clairement anti prussien en déclament lors d'une pièce « Vive la France, à bas la Prusse », et au contraire allant jouer le « Herr Maire » en 1906 devant Guillaume II à Berlin.
   

Plusieurs théâtres se constituèrent sur le modèle de celui de Strasbourg, dont Mulhouse et Colmar, puis Guebwiller. Ces quatre théâtres se regroupèrent pour former la Fédération des Théâtres Alsaciens. Avant la première guerre mondiale, l'ETS se produisait aussi bien au théâtre municipal, qu'au théâtre de l'Eden, multipliait les tournées à travers l'Alsace et participait à des représentations en plein air.

Le conflit de 1914-1918 mit fin à une époque où Strasbourg accueillait les théâtres de langue allemande ; des personnalités comme Jean-Jacques Waltz, dit Hansi, assimilèrent le Théâtre Alsacien à ces théâtres en concluant qu'il était « le plus grand et le plus dangereux ennemi de la langue française ». Dans une Alsace française, l'existence d'un théâtre dialectal apparut à ceux-ci comme inutile, voir dangereuse.

   
Il ne resta donc à Stoskopf et à ses amis que d'accentuer la distinction entre les Allemands et les Alsaciens et de développer une distraction saine, abordable et éducative pour les classes populaires. Le nombre de représentations tripla pour atteindre le chiffre de 53 avec 15 pièces à l'affiche, dont un conte de noël à partir de 1923.
   

L'entre-deux-guerres fut une période faste, des auteurs qui dans d'autres circonstances, se seraient exprimés en allemand littéraire, recoururent au dialecte. On peut citer Emile Weber, Ernest Fuchs, Victor Schmidt, Claus Reinbolt, Marcel-Edmond Naegelen.

Les membres du théâtre contribuèrent au succès des émissions de radio, enregistrèrent les premiers disques et apparurent sur les affiches de quelques films, dont le Herr Maire des productions Gloria Film à la veille du deuxième conflit mondial en 1939. Pendant l'évacuation, le théâtre se mit en veilleuse, malgré quelques représentations données à Châteauroux et à Périgueux.

   
Le retour en Alsace fut douloureux, l'ETS fut dissous et ses biens mis à la disposition du service culturel « Kraft durch Freude ». Les importantes archives et une grande partie de la bibliothèque disparurent à jamais. Certains membres rallièrent les rangs de la Elsässische Volksbühne et participèrent à un spectacle dans le parc de l'Orangerie. Gustave Stoskopf mourut le 6 décembre 1944 après avoir été pendant 43 ans Président du Théâtre Alsacien Strasbourg.
   

L'après guerre fut marquée par une reconquête lente mais sûre du public sous la direction de Georges Baumann. Il fallut trouver une nouvelle génération de comédiens et des oeuvres qui correspondaient à une mentalité nouvelle. Des auteurs comme Victor Schmidt et Emile Weber, mais aussi Paul Fritsch, Nany Schleiffer-Gutbub, Georges Grimm rejoignirent Claus Reinbolt et Ernest Fuchs.

Un nouveau genre apparut, le cabaret, Germain Muller créa le Barabli et fit ombrage au Théâtre Alsacien malgré la participation de certains comédiens et comédiennes aux revues de la salle du Cercle. On jouait dès lors cinq pièces pour une trentaine de représentations et on atteignit en 1967 16880 spectateurs.

   

Mai 1968 marqua un renouveau pour le théâtre dialectal, facteur de défense et de préservation de la culture régionale.

Sous la direction de Charles Zaber, ancien administrateur de l'Opéra puis de Charles Gustave Stoskopf, et enfin de Charles Appiani, on enregistra 2440 abonnés et 24000 spectateurs pour atteindre le chiffre éloquent de 3270 abonnés en 1997 sous la direction de Marcel Spegt.

   
Les chanteurs alsaciens, dont René Egles et Roland Engel, membres de Théâtre Alsacien Strasbourg contribuèrent à cet engouement. Des thèmes nouveaux apparurent sous la plume de jeunes auteurs comme Marguerite Schussel-Obrecht, Christian Royer, et Freddy Willenbucher entre autres. Les spectateurs ne pouvaient plus se contenter des pièces anciennes du répertoire, il fallut dès 1990, recourir à des adaptations. Quoique déjà présentes par celles de Claus Reinbolt « de Inbildungskrank , de Don Juan » , celle de Anne Frédérique Knecht « 's Iwerzwerich Kättel », on trouva dans le répertoire allemands et français maintes pièces qui enthousiasmèrent les spectateurs.
   

Pierre Spegt prit la succession de son père en 1998 . De grands thèmes comme l'histoire des malgré-nous dans « Himmel ohne Sterne » de Raymond Weissenburger ou la vie de Henri Loux « de letschte Owe » de Richard Stroh , « Grâfin Mathilde » de Gilbert Huttler donnèrent un nouveau visage et de nouvelles perspectives à ce théâtre.

La Fédération s'était agrandie et compte à ce jour 8 membres. (Strasbourg, Colmar et Mulhouse, Guebwiller, Saverne, Haguenau, Schiltigheim et tout récemment Hochfelden).

   
Des troupes se distinguèrent après 1968 par leur programmation et un regard neuf, notons celle de Truchtersheim et celle du Lichtenberg, ainsi que les spectacles écrits et dirigés par Paul Sonnendrücker. La vitalité du théâtre régional transparait également par la création du Groupement du Rhin qui réunit plus de 200 troupes d'amateurs en Alsace.
   

Dès 1898, pour éviter les difficultés qui avaient tant entravé les efforts des autres associations, Greber et Hauss élaborèrent soigneusement des statuts qui à part quelques légères modifications sont restées en vigueur jusqu'à nos jours.

Le but fut clairement défini : cultiver le dialecte, mettre à la disposition des meilleurs auteurs alsaciens une scène convenable. La société comprenait des membres actifs (sociétaires, membres, stagiaires). A sa tête se trouve un comité directeur, ainsi qu'un comité. Un règlement sévère fixait les droits et les devoirs des artistes. Les sociétaires étaient tenus à signer un contrat et s'engageaient ainsi à respecter les dispositions prises par le comité directeur. Si les statuts sont encore en vigueur, le règlement est dorénavant nettement moins restrictif. Comme toute forme de spectacle vivant, le Théâtre Alsacien de Strasbourg évolue.

   
Alors que l'importance donnée aux comédiens contribuait essentiellement au succès d'une pièce, le texte, la mise en scène et tout récemment la scénographie donne une nouvelle approche de nos spectacles. Le théâtre n'est pas un art figé et le théâtre alsacien se doit d'intégrer les nouvelles technologies dans ses spectacles, la vidéo et l'audio-visuel en général peut apporter un regard différent. Celui-ci doit aborder les thèmes d'aujourd'hui et ce qui était tabou il y a quelques années encore (religion, politique, évènements sociétales) doit être abordé .
   

Mais le fait que le théâtre alsacien soit catalogué comme « populaire » entraine souvent des dérives, la qualité du texte laissant souvent à désirer, le jeu des acteurs, porté par le public est souvent plus proche de la farce.

Le Théâtre Alsacien de Strasbourg a toujours évité ce genre d'amalgame et son comité de lecture fait un tri sévère lors de la composition du programme annuel, quitte à décevoir certains spectateurs.

   

Concilier les générations et les attentes de celles-ci est un des enjeux pour l'avenir. Nous ne devons ni renier le passé, ni ignorer le présent. Nos spectateurs sont issus de générations d'après 1945, donc moins dialectophones et nous constatons que cette tendance est malheureusement irréversible. Défendre notre langue à travers le théâtre, tel a été le credo des dirigeants du TAS depuis sa fondation.

C'est dès le plus jeune âge que nous devons favoriser leur venue au théâtre. Le théâtre alsacien s'intègre dans la notion de Langue et Culture Régionales, aussi bien au niveau de l'enseignement de la langue que d'en l'Histoire de L'Alsace. Souvent minoré, rabaissé et même parfois combattu, il a traversé le XXème siècle et reste l'expression vivante de notre culture.

 
             
             
 
 
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